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La bromadiolone et les anticoagulants

Les anticoagulants sont des substances qui empêchent la coagulation du sang et font mourir par hémorragie interne l’organisme qui en absorbe une dose létale. Les anticoagulants sont à la base de produits rodenticides, utilisés dans la lutte contre les rongeurs en ville. Bien que non prévus à cet effet, ils ont aussi été utilisés en pleine nature pour la destruction des campagnols et ragondins en pleine nature, où leurs effets se sont révélés désastreux.


Qu’est-ce que la bromadiolone ?

La bromadiolone est un anticoagulant dont la toxicité a été démontrée chez les oiseaux, les poissons et les invertébrés aquatiques vivants dans l’eau ou le sédiment. Cette écotoxicité, démontrée en laboratoire, a été depuis retrouvée en milieu ouvert. Chez l’animal, la bromadiolone présente une toxicité aiguë par voie orale et par inhalation, une toxicité sur la reproduction et le développement, et possède un effet cancérigène. Des cas d’intoxication humaine par ingestion ont également été rapportés.


Bromadiolone et campagnol

Le campagnol terrestre, ou rat taupier (Arvicola terrestris), est un petit rongeur (entre 80 et 150 grammes) dont le régime alimentaire est à base de racines. Espèce autochtone en France, il se rencontre dans les plaines de moyenne montagne du Nord-Est et du Centre. Cette espèce très prolifique (une femelle peut avoir cinq ou six portées de quatre petits chaque année) est sujette à des cycles de pullulation naturels, dont la fréquence et l’amplitude dépendent de l’altitude et de la surface en labours. Les prédateurs naturels (renards, belettes, hermines, rapaces) adaptent leur régime en consommant davantage de ces rongeurs en période de pullulation.

Le campagnol terrestre cause des dégâts sur les prairies vouées à la culture de l'herbe de moyenne montagne, en y creusant ses terriers. Les taupinières provoquent une usure prématurée du matériel et nécessitent des travaux de remise en état des prairies. Dans les vergers, les campagnols rongent les racines des jeunes arbres fruitiers.


Le nœud du problème, dans le cas du campagnol, réside dans les modifications du paysage agricole à partir des années 1970. La conversion des terres en prairies qui communiquent totalement entre elles, la suppression des haies et l’intensification des pratiques agricoles ont facilité la colonisation par le campagnol. Depuis une quarantaine d'années, les pullulations augmentent en ampleur, en durée et en surface touchée, si bien que les dégâts deviennent insupportables économiquement pour les agriculteurs.

La lutte chimique, engagée expérimentalement dans les années 1970 avec l’usage de la bromadiolone, s’étend et débouche très rapidement sur des bavures : les prescriptions d’emploi ne sont pas respectées et le poison provoque une important mortalité d’espèces non cibles. En 1989/1999, l'ONC récolte 846 dépouilles d'animaux sauvages, dont 373 sont analysées et 267 se révèlent positives à la bromadiolone. Les principales espèces concernées sont la buse, le renard, le milan royal et le sanglier. Le lien de causalité entre bromadiolone et mortalité est ainsi établi de manière indiscutable.


La réaction des associations de protection de la nature

Depuis plusieurs années, nos adhérents de Franche-Comté nous signalaient les bavures résultant de l’utilisation de la bromadiolone et le mécontentement croissant des associations départementales constatant les faits, et les déplorant. A partir de 1996, la Ligue-ROC accumula donc les articles de presse, les documents fournis par le laboratoire vendeur de bromadiolone, les avis de scientifiques, de naturalistes, et ceux des milieux agricoles. Constatant la trop lente évolution des pouvoirs publics, la Ligue-ROC s’est dit qu’il fallait utiliser l’arme du contentieux administratif. Entre 2000 et 2003, la Ligue-ROC, avec d’autres associations (Ligue pour la Protection des Oiseaux, Groupe Naturaliste de Franche-Comté, Groupe Ornithologique du Jura, Jura Nature Environnement), a obtenu l’annulation de plusieurs arrêtés préfectoraux autorisant l’emploi de la bromadiolone en milieu naturel.

Fin 2001, un arrêté ministériel a été pris afin de régir l’usage des anticoagulants dans la lutte contre le campagnol, en l’assortissant de conditions strictes d’usage. Il impose notamment de réserver l’usage du poison aux groupements de défense contre les organismes nuisibles (GDON), d’informer le public, de mettre en place des réseaux de surveillance, d’enfouir complètement les appâts empoisonnés et de cesser les traitements au-delà d’une certaine densité de campagnols. Ces dispositions ont permis de faire baisser très sensiblement les effets collatéraux de la bromadiolone sur la faune sauvage non cible.

Cependant, l’usage du poison n’est pas une solution durable. À long terme, seul le changement de pratiques agricoles permettra de réduire sensiblement le danger de pullulations, en diversifiant les grandes étendues herbagères par des zones labourées et en reconstituant des réseaux de haies, des talus et des fossés, en priorité dans les zones identifiées comme source de démarrage des pullulations. Ces techniques sont déjà employées par des agriculteurs biologiques et ont fait leurs preuves.




Bromadiolone, ragondin et rat musqué

Le ragondin et le rat musqué sont deux rongeurs introduits d’Amérique, qui peuvent cause des dégâts aux berges, aux digues et parfois aux cultures (mettre ici un lien vers la page « ragondin » du site web).

Dans le cas de ces rongeurs aquatiques, le poison est déposé sur des appâts colorés en rouge ou en bleu, généralement de la carotte, placés sur des radeaux fixes éloignés des berges, ou bien, lorsque la force du courant ou la largeur du cours d'eau ne le permettent pas, directement en profondeur dans les terriers. Mais les ragondins et les rats musqués partagent leur milieu de vie avec d'autres animaux amphibies, comme le castor ou le campagnol amphibie, qui accèdent eux aussi aux appâts empoisonnés et sont intoxiqués directement. L'intoxication peut aussi se faire de façon indirecte : réduit à l'état de proie agonisante ou de cadavre, le ragondin ou le rat musqué est consommé par des animaux prédateurs ou nécrophages, qui s'intoxiquent à leur tour. Une fois ingéré, le poison est stocké dans le foie et ne s'élimine qu'après plusieurs jours. Ainsi, la consommation répétée de proies intoxiquées conduit à l'intoxication mortelle de certains prédateurs par accumulation dans les tissus. Les sangliers, les rapaces, les renards, les chats domestiques font ainsi les frais des campagnes d’empoisonnement, de telle sorte que l’on crée un cercle vicieux : plus on emploie ces produits et plus on détruit les prédateurs naturels qui contribuent à contenir l’expansion des rongeurs. Par ailleurs, les précautions drastiques d’emploi du poison ne sont pas toujours respectées : des appâts sont parfois déposés sur des radeaux placés contre ou sur la berge. Ces appâts deviennent alors accessibles non plus aux seuls animaux amphibies, mais aussi aux animaux terrestres, sauvages ou domestiques, voire à des enfants attirés par la couleur rouge bonbon inhabituelle des tronçons de carottes. On a déjà pu déplorer l’intoxication directe de chevreuils et de lièvres. De même, la recommandation de ne pas utiliser ces produits dans la zone de présence du castor, de la loutre et du vison d'Europe n’est pas toujours suivie.


Vers la fin de l’emploi des anticoagulants contre le ragondin et le rat musqué

En 2003, le ministère de l’écologie a pris un arrêté régissant la transition vers l’interdiction du poison en trois ans. Cet arrêté organise la lutte contre le ragondin et le rat musqué en privilégiant la destruction par piégeage et par tir, l’usage du poison n’étant autorisé qu’en dernier recours et sous des conditions strictes (lutte confiée aux GDON, ramassage et destruction des cadavres, interdiction du poison sur les réserves naturelles, etc.).
En 2007, ce premier arrêté parvenu à échéance a été remplacé par un autre arrêté reprenant les mêmes conditions en y ajoutant un effet cliquet : les départements ayant cessé l’usage du poison ne sont pas autorisés à y avoir recours de nouveau. A l’heure actuelle, seule une demi-douzaine de départements emploie encore les anticoagulants dans la lutte contre le ragondin et le rat musqué. L’usage du poison sera définitivement interdit en 2009, lorsque l’arrêté de 2007 parviendra à son échéance.


Références réglementaires

- Arrêté du 17 décembre 2001 relatif aux conditions d'emploi de la bromadiolone pour la lutte contre le campagnol terrestre.
- Arrêté du 4 janvier 2005 relatif à la lutte contre le campagnol terrestre, en particulier aux conditions d'emploi de la bromadiolone.
- Arrêté du 8 juillet 2003 relatif à la lutte contre le ragondin et le rat musqué en particulier aux conditions de délivrance et d'emploi d'appâts empoisonnés.
- Arrêté du 6 avril 2007 relatif au contrôle des populations de ragondins et de rats musqués.